Ni iPad ni EHPAD

Ni iPad ni EHPAD

Le numérique n’est pas l’horizon indépassable des seniors

Nos aînés sont de plus en plus familiers avec les technologies numériques, prêchent les prophètes du nouveau monde digital. Ils sont nombreux à détenir un iPhone de dernière génération – Vous avez vu les dernières photos de mon petit-fils ? –  et à « Google-iser » à tout bout de champ sur leur tablette – En quelle année est né Steeve McQueen ? – Ils sont toujours plus nombreux à se connecter quotidiennement à leur page Facebook. Certes.

Mais on ne va pas se mentir non plus, le numérique n’est pas l’horizon indépassable des seniors. On l’a tous déjà croisé ce regard dubitatif, savant mélange d’angoisse mêlé de reproche – voire d’une pointe de mépris – lorsque pour dépanner notre grand-tante ou le voisin patriarche du 4e étage, nous pensions, pour résoudre un problème d’imprimante capricieuse, apporter un éclaircissement en déclarant qu’il s’agissait sûrement « d’un problème de driver ». Regard qui tourne à la consternation lorsque dans un second élan qui se voulait salvateur, on s’est repris pour affirmer « …enfin, il manque à l’imprimante les bons pilotes… »

Alors, oui, les seniors surfent sur « l’internet », adorent les recettes de Marmiton, connaissent leur situation financière en temps réel grâce aux applis de la Banque Postale. Les plus audacieux s’adonnent même aux joies de l’océan Youtube… et des Pages Jaunes, mais il faut bien l’admettre, on n’est pas en présence d’une population prescriptrice.

On aurait d’ailleurs tort de projeter dans nos aînés des aspirations qui ne sont pas les leurs. Car il faut bien le dire, la fracture numérique est en réalité la fracture de la sagesse, celle qui sépare ce qui est important de ce qui ne l’est pas.

Le numérique n’est l’horizon indépassable de personne

Et cela, Raymond l’a bien compris. Ancien de chez GDF – oui Raymond dit encore GDF, quelle utilité de parler d’« ENGIE » ? –  il n’a pas attendu la déferlante numérique pour installer la joie et le bonheur dans sa vie. Il ne crache pas sur une petite commande Amazon de temps à autres car c’est bien pratique tout de même. Et il aime se rendre sur Netflix pour revoir périodiquement les épisodes de Mad Men avec la « jolie rouquine » (sacré coquin ce Raymond !) Mais l’essentiel de son existence n’est pas là.

Avec les années, il a appris à se méfier des marchands de bonheur. Ainsi, il ne manque pas d’anecdotes sur les premiers radiocassettes, le minitel ou les bi-bops tous droits sortis de la tête de « technocrates microcéphales », comme il dit avec un rire appuyé. Raymond savoure modérément – en esthète – la technologie sans vraiment trop y croire. Non pas parce qu’il est âgé et expérimenté, mais parce que le numérique n’est l’horizon indépassable de personne.

Et en cela il s’est trouvé la parfaite âme sœur en la personne de sa nièce, Nathalie, qui traîne un peu sur Snapchat et Tik Tok, mais qui se refuse à devenir une « no-life ». Pour elle aussi, le bonheur est ailleurs, et elle aime s’approprier la phrase culte de Raymond qui proclame haut et fort « en toute chose, sachons raison garder ! » 

Au début, faut bien le dire, leur complicité n’est pas gagnée. Elle met un peu de temps pour découvrir son gros cœur d’artichaut sous sa carapace verbale, un peu arrogante. Puis le temps fait son œuvre. Au fur et à mesure que ses visites se multiplient lorsqu’elle accompagne sa mère chez son oncle, elle lui découvre une sensibilité touchante. Le point de bascule arrive le jour où Raymond s’emporte contre la futilité des touristes qui se prennent en selfie devant la Joconde avec leur iPad. « Pour moi ce n’est ni iPad ni EHPAD » s’écrie-t-il ce jour-là ! Comment résister à ce bel esprit ?

Le véritable horizon, ce sont les murs

Faut dire que Raymond est préoccupé par la perte d’autonomie qu’il sent le gagner… foutues douleurs aux genoux qui le cloisonnent entre les quatre murs de son séjour. Mais cette vie de reclus, il la chérie plus que tout, parce que c’est « ma » prison, comme il dit, « mon horizon indépassable. » Plus que des murs de maçonnerie, il est attaché à ses murs mentaux. « Ici je suis parfois seul, mais c’est ma dignité. »

Alors pour rendre son confinement plus agréable, Nathalie lui rend fréquemment visite, et surtout elle l’appelle tous les jours. C’est ainsi qu’ils parlent de tout et de rien. Ils papotent comme deux commères, bavardent quelques instants magiques.

Demain Nathalie part pour San Diego afin de finir sa thèse en biologie. Elle se promet de continuer ses appels, mais elle s’inquiète du décalage horaire ; neuf heures de décalage c’est beaucoup…

Et vous, que faites-vous pour lutter contre l’isolement de vos proches ?  Parlons-en.

« Être vieux, c’est un état d’esprit… Et je me félicite tous les jours que la plupart des personnes âgées n’ont pas ce travers. »

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